Notre experte Vanessa Cherenfant, ingénieure de formation, transforme les entreprises au moyen de la technologie. Elle s’engage aussi à transformer la société en la rendant plus inclusive. Si les dernières années ont permis de compter de plus en plus de femmes en technologie, où en sommes-nous avec l’inclusion d’autres formes de diversités? Nous avons interviewé cette passionnée de l’innovation qui transforme le monde à sa manière.

 

Autant sur les plans technologique, entrepreneurial ou humain, on peut dire que Vanessa Cherenfant change le monde un projet à la fois. En effet, cette spécialiste de la transformation numérique a contribué à l’innovation chez de grandes entreprises québécoises, comme Bombardier, Createch et Officevibe. Aussi entrepreneure, elle a démarré une startup exploitant l’I.A. pour moderniser l’industrie du tourisme. Et tout au long de sa trajectoire, Vanessa s’est impliquée activement dans des projets communautaires pour faire progresser la diversité et l’inclusion dans le milieu technologique.

Dans ce deuxième article de notre série Humains avant tout, notre directrice stratégies et opérations pour TANDEM nous parle de son engagement pour offrir des chances égales à toutes et à tous.

Vanessa Cherenfant, directrice stratégies et opérations pour TANDEM, chez XRM Vision (Photo de Curious Montreal)

Vanessa Cherenfant : une trajectoire d’implication

Quittant Haïti en 2003, Vanessa Cherenfant a poursuivi ses études en génie au Québec, à la Polytechnique de Montréal. Avec une douzaine d’années d’expérience en transformation numérique, elle a cumulé de nombreuses distinctions (Prix Jeune Femme en Technologie et finaliste au Prix des Femmes d’affaires du Québec.)

Et en parallèle, Vanessa Cherenfant s’implique aussi pour une plus grande représentativité des différents groupes qui constituent notre société en technologie. Par exemple, elle est co-créatrice du balado Angles Morts, une « série d’échanges avec des leaders pour bâtir des organisations, équitables, diversifiées et inclusives présentée par RBC. » De même, elle s’investit en tant que mentore et siège dans plusieurs organisations pour faire avancer la cause de la diversité. Notamment, elle s’implique auprès de Technovation Montréal, pour « inspirer la nouvelle génération d’entrepreneures technologiques. »

 

Entrevue : 10 questions à Vanessa Cherenfant 

1 – Le changement semble propulser l’ensemble de ta carrière. Est-ce le moteur qui guide tes actions?

J’ai définitivement une soif d’impact. À tort ou à raison… Mais en effet, ce qui me motive beaucoup, c’est de pouvoir faire une différence dans la vie des gens : au travail, à travers la technologie ou dans leur parcours, en leur permettant d’avoir des chances égales de réussite. Amener les gens ailleurs est ce qui m’anime.

2 – Pourquoi la diversité, l’inclusion et l’équité sont au centre de ton implication?

À la base, pour moi, c’est une question de justice. Quand tu regardes ça, tu te demandes : « Pourquoi, tous et toutes, on n’aurait pas accès aux mêmes opportunités, et droit aux mêmes chances de succès? Pourquoi, dès le départ, il devrait y avoir des barrières? » Ces barrières, qui sont injustifiées en quelque sorte, empêchent l’avancement ou l’accès des gens.  Donc, à la base, c’est vraiment une question de justice qui m’a beaucoup interpellée dès le départ.

Étant ingénieure, j’ai d’abord commencé ma carrière sur les planchers d’usine chez Bombardier. Après, dans le milieu technologique, j’étais souvent la seule femme dans beaucoup de ces milieux-là, et certainement la seule Noire aussi. Donc, ça m’a toujours frappée et je ne comprenais pas pourquoi.

« Une chose à laquelle je crois fondamentalement, c’est que le talent est équitablement réparti à travers le monde. »

Mais une chose à laquelle je crois fondamentalement, c’est que le talent est équitablement réparti à travers le monde. Personne n’en a le monopole : aucun genre, aucune race n’a le monopole du talent. Donc, c’est certain que ce manque de représentation, que ce soit des femmes ou des groupes ethnoculturels, m’a beaucoup frappée et interpellée aussi. Et je pense aussi que lorsque quelque chose nous dérange, et qu’on pense être capable de faire une différence : pourquoi ne pas la faire, quelle que soit l’échelle?

3 – Comment ton trajet d’Haïti au Québec a influencé ta manière de t’impliquer?

Il y a certainement une portion de mon implication qui vient de là. En Haïti, j’ai grandi dans un pays où la question de la représentativité ne se posait pas. En termes d’accès des minorités, c’étaient des enjeux dont je n’étais pas nécessairement consciente ou que je ne voyais pas. Mon père est Noir et chirurgienmon oncle est ingénieur et homme d’affaires, ma mère est directrice d’OBNLnotre président est Noir J’avais des modèles représentatifs dans toutes les sphères, des femmes comme des hommes.

Alors, c’étaient des choses que je prenais pour acquises. C’était un privilège que je ne réalisais pas que j’avais d’être entourée de modèles forts autour de moi. Arrivée ici, ça été certainement un choc de voir qu’il n’y avait pas autant de représentation. Je trouvais dommage que des jeunes ne puissent pas se voir refléter à travers la société dans les hautes sphères de direction tout comme dans des métiers en sciences et technologies qui façonnent l’avenir, avec des modèles auxquels se référer. Il n’y avait pas autant de gens qui leur ressemblaient aussi, avec lesquels ils pourraient plus tard se dire : « Moi aussi, je pourrais devenir ingénieur(e), docteur(e), entrepreneur(e) – ou autre – comme eux ou elles. »

Donc, c’est ce qui m’a permis de réaliser rapidement qu’il y avait quelque chose à faire. Comme je disais tantôt, le talent est équitablement réparti à travers le monde. Alors, pour moi, la question ne s’est jamais posée à savoir si c’est une question de manque de talents. Évidemment que le talent est là, parce que j’ai grandi au milieu de gens qui avaient des carrières exceptionnelles, et aussi des métiers qu’ils embrassaient, dans lesquels ils performaient. Donc, j’ai rapidement compris que c’était une question d’accès. Et que c’était là qu’on pouvait faire une différence.

Conférence Les Ingénieuses de l'ETS à laquelle Vanessa Cherenfant a participé

Conférence Les Ingénieuses de l’ETS (Photo de Phan Hoi Do)

4 – Quelles sont les embûches pour les personnes issues de groupes sous-représentés en technologie?

Bien qu’il y ait beaucoup d’efforts faits dans la dernière année, on navigue encore dans un milieu majoritairement uniforme.

Donc, d’une certaine manière, c’est une question de biais, qui peut amener deux aprioris. D’une part, on peut penser que le talent n’est pas là. D’autre part, c’est facile de donner une chance aux gens qui nous ressemblent, qui évoluent dans les mêmes milieux que nous et dans lesquels on se reconnaît facilement.

Si on ne va pas au-delà de ces aprioris, forcément on se heurte constamment à ces biais d’entrée en tant que minorité. Et il faut savoir que les biais ne sont pas uniquement à l’entrée, dans les processus d’entrevue. Ils peuvent nous suivre tout au long de notre évolution de carrière. Ça se voit dans les opportunités auxquelles on a ou pas accès, que ce soit du mentorat ou du sponsorship informel. Il y a l’assignation sur des projets à haute visibilité qui peuvent faire la différence pour l’obtention de promotion. Et la fameuse iniquité salariale peut aussi nous suivre pendant tout notre évolution de carrière.

5 – As-tu vu des changements en technologie au Québec pour l’équité depuis ton arrivée en 2003?

C’est certain que dans les 10 ou 12 dernières années, la quantité d’initiatives qui ont eu lieu, d’abord pour pouvoir amener davantage de femmes, est importante. Il y a eu plusieurs démarches pour conscientiser le milieu par rapport au manque criant de femmes en technologie.

Il est clair que le milieu est plus conscientisé par rapport à l’existence – justement – de biais à différents moments du parcours. Par exemple, ceux à l’entrevue d’embauche ou même ceux dans l’assignation de projets qui permettraient ensuite de réussir à se faire identifier comme la relève, tout comme ceux qui limitent les possibilités d’’accéder à des positions de leadership.

Beaucoup d’initiatives « Femmes en TI » ont pris forme. Il y en a eu sous forme de mentorat, de sensibilisation et de formation, d’abord pour augmenter la parité des genres. Et dans les deux dernières années, particulièrement avec le mouvement Black Lives Matter, il y a une plus grande sensibilité à la question de la diversité ethnoculturelle.

« C’était comme si les femmes étaient un groupe monolithique. »

Il y a 5 ans, on parlait des femmes. Mais c’était comme si les femmes étaient un groupe monolithique. On ne parlait pas forcément de la diversité au sein de ce groupe. Et on ne parlait pas des freins lorsqu’on regardait l’ensemble de ce groupe. Donc, aujourd’hui, il y a une plus grande conscientisation des barrières auxquelles différents sous-groupes font face. Et il y a une volonté beaucoup plus claire chez certaines organisations d’adresser ces enjeux. C’est vrai en technologie, mais on le voit aussi dans toutes les industries. Il y a beaucoup d’efforts et de travail de conscientisation à continuer à ce niveau-là.

6 – Que dirais-tu à quelqu’un qui veut réaliser son plein potentiel?

La chose que je redis souvent, c’est qu’il n’y a personne qui sache mieux que toi ce dont tu es capable. Donc, il ne faut jamais laisser d’autres personnes – que ce soient des parents, des professeurs, des gestionnaires, quels que soient les gens qui t’entourent – mettre des limites sur où tu veux et peux te rendre. Il faut travailler fort pour y arriver, mais le choix t’appartient.

« Il n’y a personne qui sache mieux que toi ce dont tu es capable. »

 

7- Si quelqu’un voulait faire une différence, comment lui conseillerais-tu de s’impliquer?

Il y a plusieurs façons de faire une différence. Tu peux t’impliquer directement auprès de certains groupes sous-représentés pour jouer le rôle de mentor(e). Ainsi, tu peux ouvrir des portes, donner peut-être un exemple, des accès qu’ils et elles n’ont pas facilement. Et les résultats sont directs. En mentorant individuellement, tu peux faire une différence dans un parcours, dix parcours… La gratification est pratiquement immédiate à travers les actions que tu prends. Et il y a un autre changement de longue haleine, qui est le changement organisationnel, dans lequel tu peux t’impliquer si tu es dans une position d’influence à l’interne. Ou tu peux très bien aussi le laisser à des professionnels.

Donc, je crois que si quelqu’un veut faire une différence, dépendamment de son rôle dans une organisation, la meilleure façon de commencer, c’est d’intervenir d’abord auprès de groupes sous-représentés, quels qu’ils soient. C’est alors possible d’offrir de son temps et de ses privilèges pour leur permettre d’avancer.

L’application Habitly est le projet de l’équipe The Terrific Team #19, une des 4 équipes de Technovation Montréal – où s’implique Vanessa Cherenfant – qui se sont qualifiées pour les demi-finales du Sommet Mondial de Technovation. 

 

8- Quelles sont les pièges à éviter quand on s’engage pour l’équité dans son milieu?

Je dirais que le conseil numéro un est de ne pas s’oublier là-dedans. Parce c’est un fardeau lourd à porter si tu es l’unique personne d’un groupe sous-représenté à s’en porter à la défense. Souligner constamment comment on pourrait faire mieux est ardu.

D’abord, il faut comprendre que c’est un cheminement. Et c’est un long cheminement. On parle de changement organisationnel, de gestion de changement, même au niveau des personnes, des perceptions qu’elles ont. Donc, il ne faut pas s’attendre forcément à ce que ces changements-là arrivent du jour au lendemain. C’est un projet de longue haleine. C’est d’autant plus important de faire attention à soi à travers ce cheminement-là.

Et il faut aussi savoir choisir ses batailles. C’est correct de choisir ses batailles même quand certaines situations nous rendent inconfortables et qu’on aimerait intervenir. C’est aussi OK de prendre un moment de recul et d’y revenir plus tard si on y tient.

9 – Qui ont été tes plus grandes inspirations pour t’impliquer pour cette cause?

J’ai grandi en voyant mes parents s’impliquer à différents niveaux dans une optique de justice, dans des groupes qui n’avaient pas nécessairement accès à des opportunités. Par exemple, je pense à mon père qui a choisi de travailler dans le domaine public en Haïti. Ainsi, il offrait des soins à des communautés qui n’y avaient pas accès.

Ma mère a aussi a travaillé auprès de groupes de personnes atteintes du VIH. Elle s’impliquait pour éliminer les tabous autour des maladies sexuellement transmissibles et pouvoir réduire les barrières auxquels ces individus faisaient face.

Alors, j’ai grandi avec des gens qui s’impliquaient au quotidien pour améliorer le sort d’autres. Ils offraient leur talent pour améliorer leur vie. Donc, forcément, ça m’a conscientisée à la différence qu’on pouvait faire au quotidien. Le combat est différent, mais ça reste cette quête de justice et d’équité. Et, surtout, c’est d’aider les autres lorsqu’on est dans la position et qu’on a les moyens de le faire.

10 – Enfin, si tu ne pouvais nommer qu’une valeur qui te guide, laquelle choisirais-tu?

L’authenticité : rester fidèle à soi-même, rester vrai à qui on est et à ce qui est important pour nous.


Nous tenons à remercier Vanessa Cherenfant de nous avoir accordé cette entrevue. Merci d’avoir partagé tes réflexions inspirantes sur cette cause avec nous!

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